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Peter Jäger : «La crise du Covid-19 va changer notre façon de travailler»




Entretien avec Peter Jäger, directeur associé d'Esri Suisse et Esri Allemagne.
 
Aviez-vous déjà traversé une telle crise ?

Nous avons tous déjà connu des crises mondiales. Je pense au choc pétrolier de 1973 à 1979, à l’attaque terroriste du 11 septembre 2001 ou à la crise financière de 2008, mais aucune d'entre elles n'était comparable à cette situation autour du Covid-19. Cette crise a commencé en Chine, s'est étendue en Asie pour se propager à présent dans le monde entier. Elle touche chaque individu de la planète et chacun doit se protéger. L'économie et la vie sociale sont bloquées dans presque tous les pays et cela n’était jamais arrivé auparavant. 
 
Quelle est selon vous l’utilité de l’information géographique dans la gestion du Covid-19 ?
 
Comme dans la plupart des crises ou des catastrophes naturelles, une évaluation de la situation doit être disponible le plus rapidement possible. Chaque groupe d'intervention d'urgence doit avoir une vue d'ensemble de la situation, savoir où se trouvent les cas les plus urgents, où se trouve encore le danger, qui a besoin d'une aide urgente, etc. Le SIG est la technologie qui permet de rassembler des données provenant de différentes sources et sous différents formats pour répondre à ces questions. L'information géographique est absolument essentielle pour surmonter une crise comme celle du Covid-19.

L'université Johns Hopkins de Baltimore a publié le tableau de bord Covid-19 devenu très célèbre dans le monde entier, avec plus d’un milliard de vues à ce jour. Ce tableau de bord a été créé par l’équipe universitaire à l’aide de la technologie ArcGIS d'Esri et avec le soutien de l'équipe d'Esri Living Atlas. Esri a adopté  la même approche avec l'Organisation mondiale de la santé  (ci-contre).

Le SIG peut analyser la progression de la crise de manière spatiale et temporelle et soutenir les décisions. Où le virus apparaît-il ensuite? Que faut-il faire pour enrayer la propagation? L'analyse des données permet de réagir rapidement à l'apparition de nouveaux cas et aider à interrompre les chaînes d'infection. En outre, ceux qui ont à l'esprit les voies de circulation et les flux de voyage mondiaux et qui connaissent les densités de population savent où se trouvent les zones potentiellement à risque. Résultat: les entreprises peuvent ajuster leur gestion de la chaîne d'approvisionnement, les hommes et femmes politiques mettent en place des stations d'enquête et font des recommandations en cas d'événements majeurs, et les compagnies d'assurance tirent des conclusions pour la gestion des risques.

Comprenez-vous les problématiques qui apparaissent, notamment en termes de traitement et de confidentialité des données personnelles de géolocalisation ?
 
Dans les pays européens comme l'Allemagne ou la Suisse, nous disposons de règles de protection des données très étendues, notamment en ce qui concerne l'utilisation des données personnelles. D'un côté, il est important que les données personnelles soient protégées, en particulier celles qui concernent la santé. D'un autre côté, les travaux des organisations comme l'université Johns Hopkins, l'institut Robert Koch en Allemagne ou l'Office fédéral de la santé publique (OFSP) dépendent des données actuelles. Je pense qu'après cette crise, il sera nécessaire de discuter d'une approche plus pragmatique, surtout dans une situation aussi exceptionnelle. En Suisse, le parlement et le gouvernement ont demandé que les données de Swisstopo soient des données ouvertes, c'est-à-dire gratuites pour tous sous certaines conditions.

La crise pourrait donc permettre de changer certaines choses ? 

J’en suis convaincu. Le monde sera différent après la crise, y compris pour Esri. Nous avons pu montrer de manière impressionnante que la technologie SIG peut être incroyablement utile dans des situations aussi critiques. Nous avions mis en place des hubs nationaux avec des tableaux de bord en moins d'une semaine. Cette crise Covid-19 est un énorme accélérateur pour la numérisation. Le télétravail fonctionne très bien dans de nombreuses branches de l'économie. Bien sûr pas dans toutes, mais étonnamment bien dans le secteur des services, ce dont je ne m'attendais pas.
 
Nous avons remplacé les séminaires par des web séminaires pour lesquels nous avons des centaines de participants par semaine, soit une participation plus importante que prévue. Actuellement, seuls ces événements virtuels se déroulent, et de manière correcte. Les réunions de travail se tiennent sous forme de conférences téléphoniques avec vidéo, comme avec Skype ou Team. Certaines de ces pratiques resteront. D’ores et déjà Microsoft a annoncé que tous ses événements se dérouleront virtuellement jusqu’à la mi-2021.
Oui, je crois fermement que la crise du Covid-19 va changer notre façon de travailler et de communiquer !

Quelles sont les applications SIG spécifiques Covid-19 développées en Suisse et en Allemagne ? 

Début mars, nous avons développé le tableau de bord du Covid-19  pour l’Allemagne en 2 jours seulement. Esri a établi une collaboration avec l'Institut Robert Koch qui est l’établissement central pour l’échelon fédéral, responsable du contrôle et de la lutte contre les maladies.

Par ailleurs, le tableau de bord spécifique à la Suisse et le Lichtenstein a été publié quelques jours plus tard, en trois langues (allemand, français et italien). Il a été créé avec ArcGIS Dashboards.

Ensuite, nous sommes en train de développer ce que l'on appelle des «hubs». Le Swiss GeoHub ArcGIS Covid-19 est une plate-forme Cloud facile à configurer qui gère les personnes, les données et les outils pour accomplir tout ce qui se passe autour de la pandémie. Les organisations y trouveront bien plus que des cartes interactives. Elles reçoivent un ensemble de ressources grâce auxquelles l'efficacité des mesures visant à minimiser ou à ralentir la propagation des virus peut être vérifiée et observée avec la participation du public. La mise à jour des bases de données montre également les effets de la situation du coronavirus dans les domaines sociaux et économiques.

Esri et ses distributeurs travaillent-ils de manière concertée et travaillez-vous notamment avec vos voisins directs ?
 
Esri Suisse et Esri Allemagne, nous collaborons très étroitement et intensivement avec Esri Inc. pour faire face à cette crise mondiale. Esri dispose d’un programme spécial de gestion de crise : le Disaster Response Program. Le DRP aide à faire face aux catastrophes dans le monde entier dans le cadre de notre citoyenneté d'entreprise. Nous soutenons les efforts de réponse et de secours avec la technologie et l'expertise SIG lorsque la capacité des organisations est dépassée. Pour aider les agences de santé publique et d'autres organisations à démarrer leur réponse au coronavirus 2019, Esri fournit gratuitement le modèle de réponse au coronavirus ArcGIS Hub ainsi qu'un abonnement gratuit de six mois à ArcGIS Online intégrant ArcGIS Hub Basic et ArcGIS Insights.

Enfin, nous sommes en contact étroit et permanent avec nos collègues des autres pays européens et partageons notre travail, par exemple l'Autriche avec le tableau de bord allemand, ou avec la France le tableau de bord suisse (ci-dessous).

Quel dispositif avez-vous mis en oeuvre pour poursuivre votre propre activité?
 
Bien entendu, nous respectons toujours les exigences officielles et légales des autorités compétentes. Si elle est moins restrictive qu’en France, notre ministère de l’Intérieur requiert de la «distanciation sociale». Cela a été relativement facile de mettre cela en œuvre, car, depuis plusieurs années, notre stratégie informatique interne est élaborée sur la base d’une «Cloud first-strategy». Elle s'est avérée payante: nous avons pu continuer à travailler en télétravail sans aucune interruption. Tous nos systèmes comme le CRM, la communication et la collaboration, le téléphone, sont aussi basés sur le Cloud et peuvent être utilisés de partout, sur n'importe quel appareil. Seules quelques applications nécessitent encore besoin une connexion VPN au réseau de l'entreprise. 

La plupart de nos collaborateurs travaillent donc en télétravail. Quelques-uns sont encore dans les bureaux, mais toutes les règles de distance sont respectées. Les réunions d'équipe sont maintenues en vidéoconférences. À nouveau, j’établis une première conclusion : le télétravail est beaucoup plus efficace que ce que nous attendions. Nos collaborateurs sont très engagés à faire leur possible pour stopper le virus et maintenir l’activité de l'entreprise. Nous avons également mis en place un tableau de bord de la santé interne. Nous pouvons voir combien de personnes travaillent en télétravail, dans les bureaux ou ceux qui sont absents pour vacances ou maladie. Bien évidemment, nous respectons les règles strictes concernant les données personnelles. 

Pour illustrer la poursuite quasi normale de nos activités, je peux vous indiquer que nous avons récemment eu notre réunion annuelle avec les responsables SIG du gouvernement national et de l'État. Pour la première fois, c’était un événement virtuel. Il a été considéré comme une réussite par tous les participants qui ont seulement regretté le traditionnel Apéro qui le conclut.
 
 

Quels sont les impacts pour vos clients, sur les relations avec eux, les services et les contenus?
 
La santé et la sécurité sont nos principales priorités. C'est pourquoi nous soutenons nos clients depuis la mi-mars par le biais de canaux numériques et par téléphone, conformément aux exigences officielles. Notre objectif est de continuer à mener à bien les projets en cours avec nos clients et partenaires et de respecter les accords existants. Notre infrastructure technique est conçue de manière optimale pour cela, de sorte que nous n'avons aucune restriction technique pour atteindre ces objectifs. Pour être plus léger, mais concret, le seul facteur limitant est parfois la rapidité du débit Internet lors du télétravail, imposant de limiter l’accès à Netflix au reste de la famille.
 
Comme aucun événement n'est autorisé pour le moment, nous devons modifier notre calendrier d'événements pour 2020. Pour l'instant, nous planifions nos premiers événements de manières virtuelles. Ces deux dernières semaines, nous avons proposé avec succès des web séminaires sur le thème «Comment créer une carte numérique et un tableau de bord interactif». Nous avons plusieurs sessions par semaine avec 200 à 400 participants. Cela pourrait être un modèle prometteur pour l'avenir.

Propos recueillis par Xavier Fodor, avec Béatrice Cotasson

+ d'infos :
esri.de
esri.ch